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mercredi 4 novembre 2026

Procès-verbal de recherches infructueuses : savoir que le débiteur est parti n'est pas savoir où il vit.

Procédure civile · Saisie immobilière · Signification des actes

 


Note sous Cass. 2e civ., 22 octobre 2026, n° 23‑21.606, F-B (cassation partielle)

Par Maître Yann Gré, Avocat au Barreau du Val-de-Marne

 

Lorsque le créancier ignore légitimement l'adresse où vit son débiteur, il fait signifier au dernier domicile connu, selon les modalités de l'article 659 du code de procédure civile. Le juge ne peut annuler cette signification, ni la saisie immobilière qui en procède, au seul motif que le créancier savait que le débiteur n'y demeurait plus : pour l'annuler à ce titre, il doit constater que le créancier connaissait sa véritable adresse. L'insuffisance des recherches de l'huissier de justice doit, elle aussi, être caractérisée concrètement.

L'arrêt (extraits)

7. Il résulte de ce texte que si, à la date de la signification, le requérant ignore légitimement l'adresse à laquelle réside effectivement le destinataire, il fait procéder à cette signification au dernier domicile connu.

9. En se déterminant ainsi, alors qu'il résultait de ses constatations qu'il avait été procédé à la signification au dernier domicile connu du destinataire, la cour d'appel, qui n'a pas retenu que le requérant avait connaissance de sa véritable adresse, a privé sa décision de base légale.

13. En se déterminant ainsi, par des motifs impropres à caractériser l'insuffisance des diligences, la cour d'appel a privé sa décision de base légale.

Cass. 2e civ., 22 oct. 2026, n° 23‑21.606, arrêt n° 1105 F-B, cassation partielle[1]

En matière de saisie immobilière, la validité de la signification du titre exécutoire commande souvent tout le reste. Un jugement ne peut être exécuté contre celui auquel il est opposé qu'après lui avoir été notifié (art. 503 du code de procédure civile) ; si la signification est nulle, le commandement valant saisie perd son fondement. La signification faite selon les modalités de l'article 659, au terme d'un procès-verbal de recherches infructueuses, est à cet égard un terrain de discussion récurrent devant le juge de l'exécution.

L'affaire tranchée par la Cour de Cassation le 22 octobre 2026 en offre une illustration. Par un jugement réputé contradictoire du 3 juin 2019, un tribunal de commerce avait condamné le gérant d'une société en liquidation judiciaire à payer 150 000 euros au liquidateur, en sa qualité de dirigeant. Le jugement lui avait été signifié le 24 juin 2019 selon les modalités de l'article 659. Le 19 janvier 2022, le liquidateur lui faisait délivrer un commandement de payer valant saisie immobilière, puis l'assignait à l'audience d'orientation. Par un jugement du 30 janvier 2023, le juge de l'exécution annulait la signification du jugement et, par voie de conséquence, le commandement. La cour d'appel de Limoges confirmait cette décision le 6 juillet 2023.

Pour la cour d'appel, le liquidateur avait commis une « négligence fautive » en faisant signifier le jugement en un lieu où il savait que le gérant ne résidait plus. Elle relevait en outre que l'huissier de justice avait relaté des diligences identiques à celles d'un acte antérieur et qu'il n'avait pas pris attache avec les services postaux.

Deux questions étaient ainsi posées. Le créancier qui sait que son débiteur a quitté sa dernière adresse connue commet-il une faute en l'y faisant signifier ? L'insuffisance des recherches de l'huissier peut-elle se déduire de leur répétition ou de l'absence de démarche auprès de La Poste ? La deuxième chambre civile censure les deux raisonnements, pour manque de base légale. Elle casse l'arrêt, sauf en ce qu'il a déclaré l'appel recevable, et renvoie l'affaire à la cour d'appel de Poitiers. Rendu en formation restreinte, après avis de l'avocate générale, l'arrêt est publié au Bulletin.

La décision précise ce qui rend légitime le recours au dernier domicile connu (I), puis la manière dont doit être appréciée la suffisance des recherches de l'huissier (II).

I. Le dernier domicile connu, lieu légitime de la signification

La Cour tire de l'article 659 un critère, l'ignorance légitime de l'adresse effective (A), qui disqualifie le raisonnement fondé sur la seule connaissance du départ du débiteur (B).

A. L'ignorance légitime de l'adresse effective

L'article 659 du code de procédure civile organise la signification à la personne qui n'a « ni domicile, ni résidence, ni lieu de travail connus ». L'huissier de justice, aujourd'hui commissaire de justice, dresse alors un procès-verbal où il « relate avec précision les diligences qu'il a accomplies pour rechercher le destinataire de l'acte ». Le même jour ou au plus tard le premier jour ouvrable suivant, à peine de nullité, il adresse au destinataire, à la dernière adresse connue, une copie du procès-verbal et de l'acte par lettre recommandée avec demande d'avis de réception, puis l'avise le jour même par lettre simple de l'accomplissement de cette formalité. L'article 693 sanctionne ces prescriptions par la nullité, dont le régime est celui des actes de procédure (art. 694)[2].

Le paragraphe 7 de l'arrêt dégage de ce texte une règle que celui-ci ne formule pas en ces termes : « si, à la date de la signification, le requérant ignore légitimement l'adresse à laquelle réside effectivement le destinataire, il fait procéder à cette signification au dernier domicile connu ». Trois précisions en découlent. La connaissance s'apprécie à la date de la signification. Elle porte sur l'adresse où le destinataire réside effectivement. L'ignorance doit enfin être légitime, ce qui réserve, selon nous, le cas du créancier qui détient l'information sans l'exploiter.

La règle s'articule avec une jurisprudence publiée qui fait du dernier domicile connu une exigence. La signification faite selon les modalités de l'article 659 en un lieu autre que la dernière adresse connue « ne vaut pas notification » (Cass. 2e civ., 2 juill. 2020, n° 19‑14.893, F-P+B+I)[3]. Le dernier domicile connu est ainsi le seul lieu où la signification peut être faite lorsque l'adresse effective est inconnue ; si cette ignorance est légitime, le choix de ce lieu ne peut être reproché au créancier, la régularité de l'acte dépendant alors des recherches qu'il relate. L'appréciation de la connaissance au jour de l'acte n'est pas davantage nouvelle. La Cour avait approuvé, sous un contrôle léger, une cour d'appel qui avait jugé qu'une remise d'acte faite plusieurs mois auparavant, dans une autre affaire et à une autre résidence, par le même officier ministériel, n'établissait pas que celui-ci connaissait la résidence exacte du destinataire au jour de la signification (Cass. 2e civ., 10 févr. 1993, n° 91‑18.994)[4].

B. Savoir que le débiteur est parti n'est pas savoir où il vit

La cour d'appel de Limoges avait déplacé le critère. Elle reprochait au créancier d'avoir fait signifier le jugement en un lieu où il savait que le destinataire ne résidait plus. Or cette connaissance n'est pas une faute dans le mécanisme de l'article 659 : elle en est la prémisse. Le procès-verbal de recherches suppose précisément que le destinataire ne se trouve plus à la dernière adresse connue et qu'on ignore où il vit. Le reproche adressé au liquidateur revenait à lui interdire la seule voie que le texte lui ouvrait.

La Cour casse donc l'arrêt : il résultait des constatations des juges du fond que la signification avait été faite au dernier domicile connu ; ceux-ci n'avaient pas retenu que le créancier connaissait la véritable adresse du débiteur (§ 9). Le critère pertinent est la connaissance de l'adresse effective, non celle du départ. L'arrêt ne se prononce pas expressément sur la charge de la preuve. En pratique, le débiteur qui conteste la signification devra produire les éléments de nature à établir que le créancier connaissait, au jour de l'acte, l'adresse à laquelle il vivait, ou ne pouvait légitimement l'ignorer ; à défaut, il lui restera à démontrer l'insuffisance des recherches relatées (II). Les preuves utiles sont classiques : correspondances que le créancier lui a adressées à sa nouvelle adresse, actes qui lui y ont été remis, mentions figurant dans des écritures ou des décisions antérieures.

II. Les diligences de l'huissier, appréciées concrètement

L'arrêt écarte deux motifs impropres à établir l'insuffisance des recherches (A), mais sa portée doit être située avec précision (B).

A. Deux motifs impropres à caractériser l'insuffisance des recherches

L'exigence de diligences précises n'est pas remise en cause. La deuxième chambre civile juge de longue date que le procès-verbal doit relater avec précision les diligences accomplies pour rechercher le destinataire et que le juge ne peut se déterminer sur des mentions préimprimées sans relever les diligences concrètes et précises de l'huissier (Cass. 2e civ., 18 déc. 1996, n° 94‑21.973). Elle censure de même la décision qui valide la signification par des motifs qui ne sont pas de nature à établir que l'huissier avait accompli des investigations complètes (Cass. 2e civ., 7 déc. 2006, n° 06‑11.211)[5].

L'arrêt du 22 octobre 2026 applique la même exigence en sens inverse. Pour juger les recherches insuffisantes, la cour d'appel s'était fondée sur deux éléments : les diligences relatées étaient identiques à celles d'un acte antérieur ; l'huissier n'avait pas interrogé les services postaux. La Cour y voit des « motifs impropres à caractériser l'insuffisance des diligences » (§ 13). La répétition ne prouve rien par elle-même : des recherches menées à la même adresse, auprès des mêmes interlocuteurs, peuvent légitimement aboutir au même constat. Quant à la démarche postale, l'article 659 ne la mentionne pas. L'arrêt n'en fait pas pour autant une diligence inutile : il juge que son absence ne caractérise pas, à elle seule, l'insuffisance des recherches. Encore faut-il que les circonstances la rendent pertinente, ce qu'il appartient au juge de constater. Le pourvoi soulignait d'ailleurs que la cour d'appel avait elle-même constaté le retour des courriers adressés au débiteur avec la mention « destinataire inconnu à l'adresse », sans rechercher s'il faisait suivre son courrier.

La rigueur demeure entière sur le contenu de l'acte. Un mois plus tôt, à propos de la signification à domicile, la troisième chambre civile a approuvé une cour d'appel d'avoir exactement énoncé que les vérifications de l'huissier devaient figurer dans l'acte lui-même, de sorte qu'un courrier explicatif établi a posteriori ne pouvait le valider. Elle a de même approuvé la cour d'appel d'en avoir exactement déduit l'insuffisance de mentions préimprimées, dont les cases « voisin » et « boîtes aux lettres » avaient été cochées, lorsque l'acte mentionnait deux adresses sans expliquer pourquoi l'huissier avait écarté celle qui constituait la dernière adresse connue dans la procédure (Cass. 3e civ., 24 sept. 2026, n° 24‑16.497)[6]. Les deux décisions se répondent. L'acte doit faire apparaître des diligences réelles ; la nullité suppose, à l'inverse, que soit établie leur insuffisance, ou la connaissance qu'avait le requérant de l'adresse effective du destinataire.

B. Une cassation pour manque de base légale, riche d'enseignements pour la saisie immobilière

Les deux cassations sont prononcées pour manque de base légale. La Cour ne valide pas la signification ; elle reproche aux juges du fond de l'avoir annulée par des motifs insuffisants. La cour d'appel de Poitiers pourra retenir de nouveau la nullité si elle constate que le liquidateur connaissait la véritable adresse du gérant, ou si elle caractérise, par des motifs pertinents, l'insuffisance des recherches. L'arrêt ne marque aucun revirement ; sa publication signale une précision utile des conditions d'application de l'article 659.

Pour le débiteur saisi, la contestation se prépare sur le terrain de la preuve. Elle doit être formée au plus tard à l'audience d'orientation, à peine d'irrecevabilité prononcée d'office, sauf si elle porte sur un acte de procédure postérieur à cette audience (art. R. 311‑5 du code des procédures civiles d'exécution). Il faut y réunir les éléments établissant que le créancier connaissait l'adresse effective au jour de la signification, ou que les recherches relatées étaient insuffisantes au regard de sa situation. Il faut aussi démontrer le grief causé par l'irrégularité, la nullité de la signification obéissant au régime des vices de forme (art. 694 et 114, alinéa 2, du code de procédure civile)[7].

L'enjeu dépasse la saisie en cours. Une signification nulle ne fait pas courir le délai de recours, qui part de la notification du jugement (art. 528), de sorte que le débiteur peut encore, en l'absence d'autre notification régulière, exercer une voie de recours contre la décision ; l'article 528‑1 ferme toutefois le recours à titre principal à la partie qui a comparu lorsque le jugement n'a pas été notifié dans les deux ans de son prononcé. Si la décision a été rendue par défaut, ou réputée contradictoire au seul motif qu'elle était susceptible d'appel, elle est en outre non avenue faute d'avoir été notifiée dans les six mois de sa date (art. 478). L'espèce permet d'en mesurer la portée, à titre d'hypothèse. Le jugement du 3 juin 2019 était réputé contradictoire, alors que l'assignation du 15 février 2019 avait elle-même donné lieu à un procès-verbal de recherches : cette qualification semble donc tenir à la seule possibilité d'un appel (art. 473). Si la cour de renvoi annulait la signification du 24 juin 2019, le gérant pourrait soutenir, faute d'autre notification régulière dans les six mois, que le jugement est non avenu ; ce n'est plus la seule saisie, mais le titre lui-même, qui serait alors en cause.

Pour le créancier et le commissaire de justice, la leçon est symétrique : signifier au dernier domicile connu, conserver la trace de ce qui fondait l'ignorance de l'adresse effective, relater dans l'acte lui-même des recherches précises et adaptées à la situation du destinataire.

L'article 659 n'exige pas de l'huissier qu'il retrouve le débiteur à tout prix. Il exige des recherches réelles, relatées avec précision, puis une signification au dernier domicile connu lorsque l'adresse effective est légitimement ignorée. Savoir que le débiteur est parti ne rend pas l'acte nul ; il faut établir que le créancier savait où il vivait, ou que les recherches ont été réellement insuffisantes.  

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En pratique

·   Débiteur saisi : soulever la nullité de la signification au plus tard à l'audience d'orientation (art. R. 311‑5 du code des procédures civiles d'exécution).

·   Prouver que le créancier connaissait l'adresse effective au jour de l'acte : courriers reçus à la nouvelle adresse, actes antérieurs, écritures ou décisions qui la mentionnent.

·   Lire le procès-verbal : des mentions préimprimées ou une explication donnée après coup ne suffisent pas à justifier les recherches.

·   Mesurer l'enjeu : une signification nulle ne fait pas courir le délai de recours contre le jugement (art. 528 du code de procédure civile, sous réserve de l'article 528‑1) et peut, dans certains cas, rendre le jugement non avenu (art. 478).

 


 

Yann Gré

Avocat au Barreau du Val-de-Marne · Chargé d’enseignement à l’UPEC

16, rue Paul Séjourné, 94000 Créteil · Tél. : 01 49 81 99 70

contact@yanngre.com

https://www.yanngre.com



[1] Cass. 2e civ., 22 oct. 2026, n° 23‑21.606, arrêt n° 1105 F-B : https://www.courdecassation.fr/decision/6ad9d8187a10202137362c06. Arrêt attaqué : CA Limoges, ch. civ., 6 juill. 2023, n° 23/00169 : https://www.courdecassation.fr/decision/64a7b0433bcaf505db6966c6

[3] Cass. 2e civ., 2 juill. 2020, n° 19‑14.893, F-P+B+I, § 4 : https://www.legifrance.gouv.fr/juri/id/JURITEXT000042113128

[4] Cass. 2e civ., 10 févr. 1993, n° 91‑18.994, publié au Bulletin : https://www.legifrance.gouv.fr/juri/id/JURITEXT000007029325

[5] Cass. 2e civ., 18 déc. 1996, n° 94‑21.973, publié au Bulletin : https://www.legifrance.gouv.fr/juri/id/JURITEXT000007035995 ; Cass. 2e civ., 7 déc. 2006, n° 06‑11.211, publié au Bulletin : https://www.legifrance.gouv.fr/juri/id/JURITEXT000007055344

[6] Cass. 3e civ., 24 sept. 2026, n° 24‑16.497, F-D, § 7 à 9 : https://www.courdecassation.fr/decision/6ab4d636c27382d0992e548a

dimanche 1 novembre 2026

Fraude au président : pas de négligence grave opposable hors de l'instrument convenu.

  

Services de paiement · Fraude au président · Négligence grave

Note sous Cass. com., 8 octobre 2026, n° 25‑17.510, FS-B (cassation)

Par Maître Yann Gré, Avocat au Barreau du Val-de-Marne · 31 octobre 2026

 

La banque qui exécute un ordre de virement reçu par télécopie, alors que ce mode de transmission n'était plus l'instrument de paiement convenu avec son client, ne peut lui opposer sa négligence grave pour se soustraire à la charge d'une opération non autorisée. Rendu en formation de section dans une affaire de « fraude au président », l'arrêt rattache la négligence grave aux seules obligations qui accompagnent l'instrument de paiement délivré au client et aux conditions convenues pour son usage.


 

L'arrêt (extraits)

4. Il résulte de ces textes qu'en cas d'opération de paiement non autorisée, le prestataire de services de paiement ne peut s'exonérer de sa responsabilité que lorsque l'utilisateur du service de paiement manque par négligence grave à ses obligations d'utiliser l'instrument de paiement qui lui a été délivré conformément aux conditions régissant sa délivrance et son utilisation ou ne prend pas toute mesure raisonnable pour préserver la sécurité de ses données de sécurité personnalisées.

8. En statuant ainsi, alors qu'elle avait relevé que la télécopie n'était plus l'instrument de paiement convenu entre les parties, de sorte que la banque, qui avait accepté d'exécuter une opération de paiement au moyen d'un tel instrument, ne pouvait pas reprocher à la société une négligence grave, la cour d'appel a violé les textes susvisés.

Cass. com., 8 oct. 2026, n° 25‑17.510, arrêt n° 582 FS-B, cassation[1]

Dans la « fraude au président », un correspondant se présente comme un dirigeant de l'entreprise ou comme son avocat et obtient d'un collaborateur qu'il fasse partir des fonds vers l'étranger. Une fois le virement exécuté, la discussion se reporte sur la banque : doit-elle supporter la perte, ou peut-elle reprocher à son client de s'être laissé tromper ?

Le 16 décembre 2019, l'assistante administrative du président d'une société, contactée par une personne se faisant passer pour l'avocat de la société, transmet à la banque, par télécopie, un ordre de virement portant la fausse signature du président, à destination d'une banque située en Hongrie, afin de financer une prétendue opération financière. L'ordre est confirmé par un courriel de l'assistante ; la banque l'exécute le 17 décembre. Les modalités de transmission des ordres avaient pourtant changé. De 2009 à mars 2017, la société télétransmettait ses ordres de virement et les confirmait par télécopie. Un contrat du 10 mars 2017, dit « HSBC Connect sous protocole EBICS TS », avait mis en place un système sécurisé de télétransmission permettant notamment les remises de virements internationaux, avec une clé numérique « 3S Key » prévue au dispositif de sécurité personnalisé souscrit par la société. Depuis mars 2017, la société n'utilisait plus la télécopie.

La société a assigné la banque en remboursement du virement et en réparation de ses préjudices. Par un jugement du 9 mars 2023, le tribunal de commerce de Paris a condamné la banque à lui payer 382 997,18 euros et 3 334,43 euros. Par un arrêt du 28 mai 2025, la cour d'appel de Paris rejette au contraire ses demandes. Elle relève que la transmission par télécopie de l'ordre litigieux « dérogeait au processus sécurisé convenu en 2017 et aux pratiques de la société », ce dont elle déduit que l'opération n'était pas autorisée. Elle écarte l'article L. 133‑19, IV, du code monétaire et financier, qui concernerait selon elle le cas particulier des instruments de paiement dotés d'un dispositif de sécurité personnalisé, puisque l'ordre n'avait pas été donné au moyen de la clé numérique. Elle admet néanmoins la banque à se prévaloir de la négligence grave de sa cliente « au sens de l'article L. 133‑16 », qu'elle juge établie.

La question était de savoir si la banque peut opposer à son client une négligence grave commise en dehors de l'instrument de paiement convenu entre eux. La chambre commerciale, financière et économique répond par la négative. Au visa des articles L. 133‑16 et L. 133‑19, IV, interprétés à la lumière des articles 69 et 74 de la directive (UE) 2015/2366 du 25 novembre 2015, dite DSP2, elle casse l'arrêt en toutes ses dispositions et renvoie l'affaire devant la cour d'appel de Paris autrement composée.

Rendu en formation de section, après avis écrit de l'avocate générale référendaire et avis oral de l'avocate générale, l'arrêt est publié au Bulletin. Il ne revient, à notre connaissance, sur aucune solution antérieure : il fixe le sens de textes que la cour d'appel avait combinés de manière contradictoire. Il rattache la négligence grave à l'instrument de paiement convenu (I), ce qui la rend inopposable au client lorsque la banque a exécuté un ordre reçu hors de la procédure contractuelle, solution dont il faut mesurer la portée pour les entreprises (II).

I. La négligence grave, rattachée à l'instrument de paiement convenu

La Cour lit les textes comme un dispositif fermé d'exonération (A), dont l'instrument convenu constitue le point d'ancrage (B).

A. Une exonération enfermée dans les obligations de l'article L. 133‑16

Le raisonnement de la cour d'appel tenait en deux temps difficilement conciliables. Elle refusait d'appliquer l'article L. 133‑19, IV, faute pour l'opération d'avoir été réalisée au moyen de l'instrument sécurisé, puis retrouvait dans l'article L. 133‑16 la cause d'exonération qu'elle venait d'écarter. C'était prêter à ce texte une fonction qu'il n'a pas. L'article L. 133‑16 énonce des obligations : dès qu'il reçoit un instrument de paiement, l'utilisateur prend toute mesure raisonnable pour préserver la sécurité de ses données de sécurité personnalisées ; il utilise cet instrument conformément aux conditions régissant sa délivrance et son utilisation. Il ne dit rien de la répartition des pertes. Celle-ci relève de l'article L. 133‑19, IV, selon lequel le payeur supporte toutes les pertes occasionnées par des opérations non autorisées si elles résultent d'un agissement frauduleux de sa part ou s'il n'a pas satisfait, intentionnellement ou par négligence grave, aux obligations des articles L. 133‑16 et L. 133‑17[2].

Le paragraphe 4 de l'arrêt tire de cette articulation une règle d'exclusivité. Le prestataire « ne peut s'exonérer de sa responsabilité que lorsque » l'utilisateur manque par négligence grave à l'une des deux obligations de l'article L. 133‑16. Hors l'agissement frauduleux du payeur et le manquement, intentionnel ou gravement négligent, à son obligation d'informer sans tarder le prestataire (art. L. 133‑17), que l'espèce ne mettait pas en cause, et sous réserve des dérogations conventionnelles examinées plus loin, la tournure restrictive ferme la voie à toute autre cause d'exonération tirée du comportement du client, telle que la simple imprudence ou la crédulité d'un préposé. La directive y conduisait. Son article 74, paragraphe 1, ne fait supporter au payeur toutes les pertes qu'en cas d'agissement frauduleux ou de manquement, intentionnel ou gravement négligent, « à une ou à plusieurs des obligations qui lui incombent en vertu de l'article 69 ». Or l'article 69 impose notamment d'utiliser l'instrument conformément aux conditions régissant son émission et son utilisation, obligation qui comprend la préservation de la sécurité des données de sécurité personnalisées ; il impose aussi d'informer sans tarder le prestataire de toute utilisation non autorisée[3]. L'interprétation conforme, annoncée dès le visa, interdit d'ajouter au droit national une exonération que le texte européen ignore.

On peut juger imprudente l'assistante qui fait partir des fonds vers l'étranger sur les instructions, reçues par téléphone et par courriel, d'un prétendu avocat. Mais la négligence grave du droit des services de paiement n'est pas une imprudence quelconque : c'est le manquement qualifié à des obligations attachées à un instrument déterminé, qu'il faut encore identifier.

B. Un instrument défini par l'accord des parties

L'instrument de paiement n'est pas nécessairement un objet. Selon l'article L. 133‑4, c), du code monétaire et financier, il s'entend, alternativement ou cumulativement, « de tout dispositif personnalisé et de l'ensemble de procédures convenu entre l'utilisateur de services de paiement et le prestataire de services de paiement et utilisé pour donner un ordre de paiement », définition qui reprend l'article 4, point 14, de la directive[4]. Le critère est l'accord des parties. La Cour de justice l'a montré à propos de la définition, identique en substance, de la directive 2007/64. La procédure d'émission d'un ordre de virement par un bulletin revêtu de la signature manuscrite du payeur constitue un instrument de paiement, au même titre que la procédure d'ordre en ligne (CJUE, 9 avril 2014, T-Mobile Austria, aff. C-616/11). Une procuration n'en constitue pas un en soi ; peut en revanche être qualifié d'instrument de paiement « un ensemble de procédures, convenu entre le titulaire de ce compte et le prestataire de services de paiement », permettant au mandataire d'initier un ordre de paiement (CJUE, 11 juillet 2024, Eurobank Bulgaria, aff. C-409/22)[5].

Une procédure d'ordre par télécopie peut donc constituer un instrument de paiement, à condition d'être convenue. En l'espèce, elle avait servi, de 2009 à mars 2017, à confirmer les ordres télétransmis, avant que le contrat de 2017 n'organise une autre procédure, sécurisée par une clé numérique. La cour d'appel avait certes relevé que ce contrat « n'exclut pas que les parties puissent employer d'autres modes de transmission d'un virement, notamment par télécopie ». Mais elle constatait aussi que l'ordre faxé dérogeait au processus sécurisé convenu ; la Cour de cassation en retient que la télécopie « n'était plus l'instrument de paiement convenu entre les parties ». On peut en déduire qu'un mode de transmission que le contrat n'interdit pas ne devient pas, de ce seul fait, un instrument convenu. Aucune des obligations de l'article L. 133‑16 ne pouvait dès lors s'attacher à la télécopie : elle n'était plus un instrument délivré au client, soumis à des conditions de délivrance et d'utilisation au regard desquelles apprécier un manquement. C'est ce qu'exprime la locution « de sorte que » du paragraphe 8.

La Cour ajoute que la banque « avait accepté d'exécuter une opération de paiement au moyen d'un tel instrument ». Sans qualifier sa conduite ni se prononcer sur une éventuelle faute, l'arrêt lui interdit de se prévaloir, contre son client, d'une négligence grave à propos d'un ordre qu'elle a elle-même accepté d'exécuter hors de la procédure convenue. Le moyen soutenait, quant à lui, que l'exonération de l'article L. 133‑19, IV, suppose un instrument doté de données de sécurité personnalisées. La Cour ne reprend pas cette lecture : le paragraphe 4 vise alternativement l'obligation d'utiliser l'instrument conformément à ses conditions et celle de préserver la sécurité des données. Le critère décisif, en l'espèce, n'est pas la présence d'un dispositif de sécurité, mais l'existence d'un instrument convenu.

II. L'ordre reçu hors de la procédure convenue : une négligence grave inopposable

La solution s'inscrit dans un mouvement cohérent de la jurisprudence (A) ; sa portée pour les entreprises doit être mesurée avec précision (B).

A. Une solution cohérente avec la jurisprudence récente

L'arrêt complète une série de décisions qui, depuis deux ans, ramènent le contentieux de la fraude à la lettre du code monétaire et financier. Le premier jalon tient à l'autorisation. Le consentement est donné « sous la forme convenue » entre le payeur et son prestataire ; en son absence, l'opération est réputée non autorisée (art. L. 133‑7). La chambre commerciale en a déduit que la cour d'appel qui tire le consentement du payeur, lorsque celui-ci le conteste, du recours à la forme convenue inverse la charge de la preuve (Cass. com., 1er juill. 2026, n° 25‑13.134, F-B) et que la preuve de l'autorisation incombe au prestataire (Cass. com., 9 sept. 2026, n° 25‑15.225, F-B)[6]. Un ordre transmis hors de la procédure convenue et revêtu d'une signature contrefaite se situe a fortiori hors de toute autorisation.

Le deuxième tient à la négligence grave elle-même. Lorsque le prestataire entend faire supporter les pertes à l'utilisateur d'un instrument doté d'un dispositif de sécurité personnalisé, il doit au préalable prouver que l'opération a été authentifiée, dûment enregistrée et comptabilisée et qu'elle n'a pas été affectée par une déficience technique ou autre (Cass. com., 20 nov. 2024, n° 23‑15.099, F-B ; Cass. com., 30 avr. 2025, n° 24‑10.149)[7]. L'arrêt du 8 octobre 2026 se place un cran plus tôt : lorsque la banque a accepté d'exécuter un ordre transmis par un instrument qui n'était plus convenu, elle ne peut pas même invoquer la négligence grave de son client. Un ordre arrivé par télécopie ne pouvait d'ailleurs pas être authentifié au moyen de la clé numérique prévue par le contrat.

Le troisième tient au calendrier du remboursement. Une semaine après l'arrêt commenté, la Cour de justice a jugé que le prestataire ne peut refuser de rembourser immédiatement une opération non autorisée au motif que le payeur l'aurait rendue possible par une négligence grave ; celle-ci ne peut être invoquée qu'ensuite, par le prestataire qui réclame au payeur le remboursement des pertes et à qui il incombe de prouver cette négligence (CJUE, 15 oct. 2026, Tukowiecka, aff. C-70/25)[8]. Les deux décisions se combinent, y compris, selon nous, lorsque le client est une entreprise : la Cour de justice s'appuie certes sur l'objectif de protection des consommateurs, mais l'article L. 133‑18 ne figure pas parmi les dispositions auxquelles l'article L. 133‑2 permet de déroger. La banque ne peut différer le remboursement en invoquant la négligence grave de son client ; lorsque l'ordre a été reçu hors de l'instrument convenu, elle ne peut davantage s'en prévaloir ensuite.

B. Une portée à mesurer pour les entreprises

L'arrêt ne concerne que les opérations non autorisées. Dans bien des fraudes au président, ce n'est pas un faux ordre qui parvient à la banque, mais un ordre saisi par un salarié trompé dans l'espace de banque à distance, au moyen des outils convenus. La banque soutiendra alors que l'opération a été autorisée. Le débat se déplacera vers le consentement et, lorsqu'aucun régime exclusif ne l'écarte, vers le devoir de vigilance du banquier : la responsabilité contractuelle de droit commun est ainsi exclue lorsque l'opération relève du régime de l'article L. 133‑21, relatif à l'identifiant unique (Cass. com., 9 sept. 2026, préc., § 16). L'espèce présentait la configuration inverse : la signature était fausse et la télécopie n'était plus l'instrument convenu.

La cassation étant totale, la cour de renvoi rejugera l'ensemble du litige. Elle n'est pas tenue, en droit, de suivre la doctrine de la chambre commerciale : seule la juridiction de renvoi désignée par l'assemblée plénière doit se conformer à la décision de celle-ci sur les points de droit jugés (art. L. 431‑4 du code de l'organisation judiciaire). Mais si elle retenait de nouveau une négligence grave dans l'usage de la télécopie, l'affaire devrait, sur un pourvoi fondé sur les mêmes moyens, être renvoyée devant l'assemblée plénière (art. L. 431‑6 du même code).

Il faut ensuite tenir compte de la liberté contractuelle qui subsiste entre la banque et l'entreprise. L'article L. 133‑2 permet, sauf lorsque l'utilisateur est une personne physique agissant pour des besoins non professionnels, de déroger par contrat aux dispositions qu'il énumère, parmi lesquelles les articles L. 133‑19 et L. 133‑23 ; l'article 61, paragraphe 1, de la directive permet de même d'écarter, en tout ou en partie, son article 74. Les articles L. 133‑16 et L. 133‑18 ne figurent pas dans cette liste. Avec un client qui n'est pas un consommateur, la convention peut donc aménager, dans ces limites, la répartition des pertes ou les règles de preuve ; la portée d'une clause dépend alors de ses termes exacts, qui restent soumis au droit commun des contrats. L'arrêt ne fait état d'aucune stipulation de cette nature. Sa logique conduit toutefois, selon nous, à n'admettre une telle stipulation que si elle vise l'instrument effectivement utilisé : une clause conçue pour la clé numérique ne devrait pas pouvoir être étendue à un mode de transmission qui n'est plus l'instrument convenu.

Le délai de signalement appelle la même attention. L'article L. 133‑24 impose de signaler l'opération sans tarder et au plus tard dans les treize mois suivant la date de débit, sous peine de forclusion ; mais les parties peuvent convenir d'un délai distinct lorsque l'utilisateur n'est pas une personne physique agissant pour des besoins non professionnels[9]. Dès la découverte de la fraude, l'entreprise doit donc vérifier le délai que prévoit sa convention.

En pratique

·   Entreprise victime : retrouver la convention de banque à distance en vigueur au jour de l'ordre et identifier les instruments de paiement convenus. Si la banque a exécuté un ordre reçu par une autre voie, elle ne peut fonder sur cet usage un reproche de négligence grave.

·   Signaler l'opération sans délai et réclamer le remboursement prévu par l'article L. 133‑18, en vérifiant le délai de contestation stipulé par la convention.

·   Rechercher les clauses dérogatoires permises par l'article L. 133‑2 et vérifier qu'elles visent l'instrument réellement utilisé.

·   Banque : ne pas exécuter un ordre reçu en dehors de la procédure convenue, ou en organiser le traitement par une stipulation expresse.

*** 

La négligence grave reste au cœur des refus de remboursement opposés aux victimes de fraude. L'arrêt du 8 octobre 2026 en fixe le périmètre : elle ne se conçoit qu'au regard de l'instrument que la banque a délivré et des conditions convenues pour son usage. Lorsque la banque sort elle-même de ce cadre, elle ne peut plus l'opposer à son client.

Le cabinet assiste les entreprises et les particuliers victimes de fraudes aux moyens de paiement, devant les juridictions du Val-de-Marne et la Cour d'Appel de Paris.

 

Yann Gré

Avocat au Barreau du Val-de-Marne · Chargé d’enseignement à l’UPEC

16, rue Paul Séjourné, 94000 Créteil · Tél. : 01 49 81 99 70

www.yanngre.com



[1] Cass. com., 8 oct. 2026, n° 25‑17.510, arrêt n° 582 FS-B : https://www.courdecassation.fr/decision/6ac78b72c27382d099524ab1. Arrêt attaqué : CA Paris, pôle 5, ch. 6, 28 mai 2025, n° 23/06554 : https://www.courdecassation.fr/decision/6837eefd85f0c55772f410ad

[3] Dir. (UE) 2015/2366 du Parlement européen et du Conseil du 25 nov. 2015, art. 69 et 74, § 1 : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32015L2366

[4] C. mon. fin., art. L. 133‑4, c) : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000035430451 ; dir. (UE) 2015/2366, préc., art. 4, point 14.

[5] CJUE, 5e ch., 9 avr. 2014, T-Mobile Austria, aff. C-616/11, dispositif, point 2 : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:62011CJ0616 ; CJUE, 5e ch., 11 juill. 2024, Eurobank Bulgaria, aff. C-409/22, dispositif, point 1 : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:62022CJ0409. Les deux arrêts interprètent l'article 4, point 23, de la directive 2007/64/CE.

[6] Cass. com., 1er juill. 2026, n° 25‑13.134, F-B, § 3 à 6 : https://www.legifrance.gouv.fr/juri/id/JURITEXT000054392395 ; Cass. com., 9 sept. 2026, n° 25‑15.225, F-B, § 16 et 21 à 23 : https://www.courdecassation.fr/decision/6aa13871195da062e0d12d80 ; C. mon. fin., art. L. 133‑7 : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000035430443

[7] Cass. com., 20 nov. 2024, n° 23‑15.099, F-B, § 4 : https://www.legifrance.gouv.fr/juri/id/JURITEXT000050704007 ; Cass. com., 30 avr. 2025, n° 24‑10.149, § 4 : https://www.legifrance.gouv.fr/juri/id/JURITEXT000051553964

[8] CJUE, 1re ch., 15 oct. 2026, Tukowiecka (nom fictif attribué par la Cour), aff. C-70/25, pts 38, 40 et 46 : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:62025CJ0070

jeudi 15 octobre 2026

Phishing : la banque rembourse d'abord, la négligence grave se discute ensuite.

SERVICES DE PAIEMENT · FRAUDE BANCAIRE · DROIT DE L'UNION

Note sous CJUE, 1re ch., 15 octobre 2026, Tukowiecka, aff. C‑70/25

Par Maître Yann Gré, Avocat au Barreau du Val-de-Marne · 15 octobre 2026


Informée d'une opération de paiement non autorisée, la banque doit rembourser le payeur au plus tard à la fin du premier jour ouvrable suivant, même si elle lui reproche d'avoir livré ses identifiants à un fraudeur. Seules de bonnes raisons de soupçonner une fraude, communiquées par écrit à l'autorité nationale, lui permettent de différer ce remboursement ; en droit français, il doit s'agir d'une fraude du payeur lui-même. La négligence grave ne disparaît pas du débat : elle ne porte plus que sur le « caractère définitif du remboursement », que la banque ne peut remettre en cause qu'en prouvant cette négligence, par les voies de droit.

L'arrêt

« L'article 73, paragraphe 1, et l'article 74, paragraphe 1, de la directive (UE) 2015/2366 [...] doivent être interprétés en ce sens que : un prestataire de services de paiement ne peut pas refuser de rembourser immédiatement à un payeur le montant d'une opération de paiement non autorisée, au motif que ce payeur aurait rendu possible cette opération par une négligence grave, en violation des obligations qui lui incombent en vertu de l'article 69 de la directive 2015/2366. »

« [...] l'article 73 de ladite directive impose au prestataire de services de paiement une obligation de remboursement immédiat de ce montant, alors que l'article 74 de celle-ci encadre la répartition de la responsabilité entre ce prestataire et le payeur à un stade ultérieur [...]. »

« [...] une interprétation de l'article 74, paragraphe 1, de la directive 2015/2366 en ce sens qu'il exonère le prestataire de services de paiement de son obligation de procéder au remboursement immédiat [...] aurait pour conséquence non seulement de priver d'effet utile l'obligation de remboursement immédiat au payeur, mais également de contraindre l'utilisateur à prendre l'initiative de faire valoir son droit, le cas échéant, devant les juridictions compétentes et à supporter les inconvénients qui en résultent, notamment les éventuels frais de procédure. »

CJUE, 1re ch., 15 oct. 2026, Tukowiecka, aff. C‑70/25, ECLI:EU:C:2026:852, dispositif et pts 42 et 45

Le scénario est familier à tous ceux qui pratiquent le contentieux bancaire. Le client découvre sur son relevé un débit qu'il n'a pas voulu, le signale aussitôt, puis reçoit une lettre de refus : en saisissant ses codes sur une page contrefaite, ou en les dictant à un faux conseiller, il aurait commis une négligence grave. Le remboursement immédiat que promet l'article L. 133‑18 du code monétaire et financier se mue alors en procès, dont la victime doit prendre l'initiative et supporter la durée. Les arrêts publiés de la chambre commerciale en gardent la trace : en 2017 comme en 2018, la banque avait opposé à son client sa faute ou sa négligence pour refuser de le rembourser, et c'est le client qui avait dû l'assigner. L'enjeu dépasse les dossiers individuels. Selon l'Observatoire de la sécurité des moyens de paiement, la fraude a atteint 1,241 milliard d'euros en 2025, dont 516 millions pour la seule fraude par manipulation, qui en représente un peu plus de 40 %.

C'est cette pratique que la Cour de justice vient de condamner, à propos d'une affaire polonaise d'un montant modeste. Une cliente de la banque PKO BP, qui vendait un objet sur un portail d'enchères en ligne, avait reçu d'un prétendu acheteur un lien censé provenir du portail et confirmer la vente. Ce lien la conduisait vers un site reproduisant l'apparence de celui de sa banque, où elle avait saisi ses identifiants de banque en ligne. Le fraudeur s'en était servi pour virer 3 000 zlotys, environ 705 euros, vers son propre compte, en validant l'opération au moyen d'un code de confirmation transmis par SMS, obtenu de la cliente sous l'effet de la même tromperie. Le lendemain, elle avait découvert la fraude et l'avait aussitôt signalée à sa banque et à la police. La banque avait refusé de la rembourser, au motif notamment qu'elle avait, par négligence grave, manqué à son obligation de conserver avec diligence l'instrument de paiement et de ne pas le mettre à la disposition de personnes non autorisées.

Saisi par la cliente, le tribunal d'arrondissement de Koszalin (Sąd Rejonowy w Koszalinie) a fait un constat que bien des praticiens français pourraient reprendre à leur compte. Les juridictions polonaises n'avaient pas été saisies d'actions de banques tendant à faire condamner un consommateur pour négligence grave ; elles l'étaient, en revanche, de nombreuses actions de consommateurs dont la banque avait refusé le remboursement. Cette situation tendait, selon lui, à démontrer que l'application des exceptions au droit au remboursement « est devenue la règle ». Il a donc demandé à la Cour de justice si l'article 73, paragraphe 1, de la directive (UE) 2015/2366 du 25 novembre 2015 concernant les services de paiement dans le marché intérieur, dite DSP2, combiné avec son article 74, paragraphe 1, permet au prestataire de refuser le remboursement immédiat d'une opération non autorisée lorsque le payeur l'a rendue possible par une négligence grave, en violation des obligations que lui impose l'article 69 de la même directive.

Le 5 mars 2026, l'avocat général Athanasios Rantos avait proposé de répondre que ces dispositions s'opposent à ce qu'un prestataire refuse le remboursement immédiat en invoquant une telle négligence. La première chambre de la Cour le suit. Sous réserve d'un signalement sans retard injustifié, le prestataire doit rembourser immédiatement, et au plus tard à la fin du premier jour ouvrable suivant ; la seule exception que prévoit le texte tient au soupçon d'une fraude, dont les raisons sont communiquées par écrit à l'autorité nationale, et aucune ne vise la négligence grave. Celle-ci ne joue plus qu'après coup : ayant remboursé, le prestataire peut réclamer au payeur le remboursement des pertes s'il établit qu'elles résultent d'un manquement gravement négligent à ses obligations, la preuve lui en incombant.

La réponse n'allait pas de soi, et la Cour le concède : le libellé de l'article 74, paragraphe 1, qui s'ouvre sur les mots « Par dérogation à l'article 73 », « ne permet pas de déterminer de manière univoque la portée de la dérogation y prévue ». La banque polonaise en tirait la conséquence la plus radicale, puisqu'elle soutenait pouvoir « apprécier de manière indépendante toutes les conditions de sa responsabilité » et se trouver dispensée de rembourser dès lors qu'elle établissait la négligence de sa cliente. La jurisprudence récente pouvait sembler lui donner du crédit : quatorze mois plus tôt, sous l'empire de la directive précédente, la Cour avait admis que le payeur qui tarde à signaler l'opération de manière intentionnelle ou par négligence grave peut être privé de son droit à la correction. L'arrêt dissipe l'équivoque en séparant deux questions que la pratique confondait. Le remboursement immédiat est détaché de la négligence du payeur dans la garde de ses identifiants (I), et le contentieux de la fraude s'en trouve rééquilibré, dans des limites qu'il faut mesurer (II).

I. Le remboursement immédiat, détaché de la négligence grave

La Cour lit l'article 73 comme une obligation assortie d'une exception unique, que l'harmonisation complète voulue par la directive interdit aux États membres d'élargir (A). Elle renvoie la négligence grave à une question distincte, celle de la charge définitive de la perte (B).

A. Une exception unique, que la négligence ne peut grossir

L'article 73, paragraphe 1, impose au prestataire du payeur de lui rembourser le montant de l'opération non autorisée « immédiatement après avoir pris connaissance de l'opération ou après en avoir été informé, et en tout état de cause au plus tard à la fin du premier jour ouvrable suivant, sauf si le prestataire de services de paiement du payeur a de bonnes raisons de soupçonner une fraude et s'il communique ces raisons par écrit à l'autorité nationale concernée ». L'article L. 133‑18 du code monétaire et financier, dans sa rédaction issue de l'ordonnance n° 2017‑1252 du 9 août 2017, entrée en vigueur le 13 janvier 2018, le transpose en désignant la Banque de France comme destinataire de cette communication et en précisant qu'il s'agit d'une fraude « de l'utilisateur du service de paiement ». La négligence du payeur n'apparaît nulle part.

La Cour s'en tient d'abord à cette lettre, qui « ne prévoit qu'une seule exception à l'obligation de remboursement immédiat » et n'en prévoit « aucune » lorsque le prestataire soupçonne le payeur d'avoir rendu l'opération possible par une négligence grave. Cette exception réunit une condition de fond et une condition de forme : de bonnes raisons de soupçonner une fraude, d'une part, leur communication écrite à l'autorité nationale, d'autre part. Le considérant 71 de la directive en révèle la fonction. Lorsqu'il existe une « forte présomption » que l'opération résulte d'un comportement frauduleux de l'utilisateur, fondée sur des raisons objectives communiquées à l'autorité, le prestataire devrait pouvoir « mener une enquête dans un délai raisonnable avant de rembourser le payeur ». Le soupçon de fraude ne justifie donc qu'un délai d'enquête, non un refus d'emblée, et la Cour estime que ce considérant « semble conforter » l'interprétation selon laquelle l'exception expressément prévue par l'article 73 est la seule.

La genèse du texte achève la démonstration. Ni l'article 60 de la directive 2007/64 ni la proposition initiale de la Commission ne prévoyaient d'exception explicite au remboursement immédiat ; celle tirée de la fraude n'a été introduite qu'au cours du processus législatif, « sans permettre aux États membres de maintenir en vigueur ou d'introduire des dispositions différentes ». Le législateur ne l'a pas étendue à la négligence grave, notion qui ne lui était pourtant pas étrangère, puisqu'il l'emploie à l'article suivant. L'avocat général y ajoutait un argument de cohérence que l'arrêt ne reprend pas : il serait « pour le moins paradoxal » d'enfermer le soupçon de fraude dans des conditions de fond et de forme exigeantes, tout en permettant à la banque de suspendre le remboursement par la seule allégation d'une imprudence de son client. L'exception de fraude perdrait alors toute raison d'être, car aucune banque ne prendrait la peine de motiver un soupçon et d'en saisir l'autorité nationale quand l'invocation de la négligence lui suffirait.

Encore faut-il savoir de quelle fraude il s'agit. L'article 73 parle d'une fraude, sans autre précision. Le considérant 71 vise toutefois un « comportement frauduleux de l'utilisateur », la Cour le lit comme visant « l'existence d'une fraude commise par l'utilisateur des services de paiement », et l'article L. 133‑18 parle d'une « fraude de l'utilisateur du service de paiement ». Ce n'est donc pas la fraude du tiers qui ouvre l'exception, puisqu'elle est le présupposé ordinaire d'une opération non autorisée, mais celle du payeur, qu'il ait inventé sa contestation, organisé le débit ou prêté la main à l'escroc. Dans une affaire d'hameçonnage ordinaire, où la victime a été trompée et l'a signalé sans délai, la banque ne dispose d'aucun motif légitime de différer le remboursement.

L'harmonisation complète interdit d'y revenir. L'article 107, paragraphe 1, interdit aux États membres de maintenir ou d'introduire, dans la mesure où la directive contient des dispositions harmonisées, des dispositions autres que les siennes, hors des exceptions qu'il énumère et parmi lesquelles l'article 73 ne figure pas ; son paragraphe 3 interdit aux prestataires de déroger, au détriment des utilisateurs, aux dispositions nationales de transposition, sauf lorsque la directive le prévoit expressément. L'avocat général en déduisait qu'aucune atténuation nationale de l'obligation n'est possible.

La règle vaut aussi, selon nous, à l'égard des utilisateurs qui ne sont pas des consommateurs : l'arrêt raisonne en termes de protection des consommateurs, mais sa lecture de l'article 73 repose d'abord sur la lettre du texte, qui ne distingue pas. L'article 61, paragraphe 1, permet d'écarter avec ces utilisateurs, par convention, les articles 72 et 74 et d'aménager les délais de l'article 71, mais non l'article 73. En droit français, l'article L. 133‑2 autorise de même, lorsque l'utilisateur n'est pas une personne physique agissant pour des besoins non professionnels, la dérogation contractuelle aux articles L. 133‑19 et L. 133‑23, et non à l'article L. 133‑18, tandis que l'article L. 133‑24 permet de convenir d'un autre délai de signalement. L'entreprise victime peut ainsi se voir opposer une répartition conventionnelle des pertes, des règles de preuve aménagées ou un délai de signalement abrégé ; elle ne peut se voir refuser le remboursement immédiat d'une opération non autorisée régulièrement signalée.

Le payeur n'est pas pour autant dispensé de toute diligence. L'article 73 s'applique « sans préjudice de l'article 71 », qui subordonne la correction à un signalement sans retard injustifié, ce que la Cour rappelle, et au plus tard dans les treize mois suivant le débit ; l'article L. 133‑18 vise de même l'opération « signalée par l'utilisateur dans les conditions prévues à l'article L. 133‑24 ». La diligence du payeur conditionne l'existence même de son droit lorsqu'elle porte sur l'information de la banque ; elle cesse d'être en cause, à ce premier stade, lorsqu'elle porte sur la garde de ses identifiants.

B. La négligence grave renvoyée à la charge définitive de la perte

L'article 74, paragraphe 1, prévoit que le payeur peut être tenu de supporter, jusqu'à 50 euros, les pertes liées à l'utilisation d'un instrument de paiement perdu ou volé ou à son détournement, et qu'il supporte toutes les pertes occasionnées par des opérations non autorisées lorsqu'elles résultent d'un agissement frauduleux de sa part ou du fait qu'il n'a pas satisfait, « intentionnellement ou à la suite d'une négligence grave », aux obligations de l'article 69, parmi lesquelles celle de prendre toute mesure raisonnable pour préserver la sécurité de ses données de sécurité personnalisées. Si ce texte déroge à l'article 73, pourquoi la banque devrait-elle rembourser ce qu'elle sera fondée à récupérer ? La Cour expose les deux lectures que permet sa lettre. Selon la première, la dérogation affecte l'obligation de remboursement immédiat elle-même. Selon la seconde, elle « ne porte que sur le caractère définitif du remboursement », le prestataire étant tenu de rembourser « dans un premier temps » avant de pouvoir, « le cas échéant, dans un second temps », réclamer au payeur le remboursement des pertes.

Faute de pouvoir trancher par la lettre, la Cour s'en remet au contexte, aux objectifs et à la genèse du texte, qui convergent vers la seconde lecture. Les articles 73 et 74 régissent des aspects distincts de la procédure de remboursement, le second encadrant la répartition de la responsabilité « à un stade ultérieur ». L'argument tiré des mots « Par dérogation » s'en trouve neutralisé : l'article 74 déroge bien à l'article 73, mais à la règle de fond qu'il exprime, selon laquelle la perte née d'une opération non autorisée pèse sur le prestataire ; il ne touche pas au calendrier du remboursement. La lecture inverse, relève la Cour, priverait d'effet utile l'obligation de remboursement immédiat et contraindrait la victime à prendre l'initiative de faire valoir son droit, le cas échéant en justice, et à en supporter les éventuels frais, répartition des risques « difficilement conciliable » avec le niveau élevé de protection des consommateurs que vise la directive. D'où la formule décisive : la circonstance que le prestataire « estime » le payeur gravement négligent « ne saurait avoir pour effet de le dispenser de l'obligation de remboursement immédiat ». La prétention de la banque polonaise à apprécier seule les conditions de sa responsabilité se trouve ainsi privée d'effet au stade du remboursement. Celui-ci ne tranche pas la répartition de la perte ; il en devient le préalable.

La charge de la preuve en sort renforcée sans être déplacée. L'article 72, paragraphe 2, la faisait déjà peser sur le prestataire, et la Cour y voit le reflet de « l'économie générale du régime », qui tend à renforcer la protection du payeur, et la marque d'une cohérence voulue par le législateur entre l'obligation de remboursement immédiat et « les règles procédurales destinées à garantir sa mise en œuvre effective ». Le droit français ne disait pas autre chose. L'article L. 133‑23, dans sa rédaction issue de l'ordonnance du 9 août 2017, oblige le prestataire à fournir des éléments afin de prouver la fraude ou la négligence grave de l'utilisateur, et la chambre commerciale jugeait déjà, sous l'empire du texte antérieur, que cette preuve « ne peut se déduire du seul fait que l'instrument de paiement ou les données personnelles qui lui sont liées ont été effectivement utilisés ».

Mais une charge de la preuve ne vaut que par la position procédurale de celui qui la supporte, et c'est ce lien que la Cour met en lumière. Tant que la banque pouvait conserver les fonds sur la foi de sa seule allégation, c'est le client qui devait l'assigner et supporter l'initiative, le coût et la durée du procès, même si la preuve ne pesait pas sur lui. C'est désormais la banque qui, ayant remboursé, doit agir et convaincre. Elle ne le pourra pas toujours : faute d'avoir exigé une authentification forte lorsque l'article L. 133‑44 l'imposait, elle ne peut reporter aucune conséquence financière sur le payeur, sauf agissement frauduleux de celui-ci, règle à laquelle il peut toutefois être dérogé par contrat avec un utilisateur qui n'est pas un consommateur.

Reste à savoir comment le prestataire peut « réclamer ». L'arrêt y répond d'une incise : la réclamation passe par « les voies de droit prévues à cet effet ». Les conclusions étaient plus explicites encore : dans l'hypothèse où le payeur refuserait de rembourser, il appartiendrait au prestataire « d'exercer un recours contre le payeur », et l'avocat général avait écarté la thèse du gouvernement italien, qui voulait permettre à la banque de récupérer directement les sommes remboursées « sans devoir nécessairement engager une action en justice ». La Cour ne discute pas cette thèse, mais l'expression qu'elle retient, rapprochée de sa motivation, conduit, nous semble-t-il, à la même conclusion. Si l'objectif est d'éviter que le client ait à prendre l'initiative d'une procédure pour faire valoir son droit, la reprise unilatérale des fonds par une contre-passation décidée par la banque rétablirait, sous une autre forme, la situation que l'arrêt condamne. La réclamation devrait donc supposer l'accord du client, donné une fois le litige né, ou, à défaut, une décision de justice. Le droit commun de la compensation conduit, selon nous, au même résultat. La compensation légale n'a lieu qu'entre obligations certaines, liquides et exigibles ; or la créance de la banque n'est pas seulement contestée par le client, elle dépend d'un fait, la négligence grave, qu'il appartient encore à la banque de prouver. Quant à la compensation judiciaire, que le juge peut prononcer même si l'une des obligations n'est pas encore liquide ou exigible, et qu'il ne peut refuser pour ce seul motif entre dettes connexes, elle suppose une obligation certaine et, par définition, une décision de justice. À défaut d'accord du client, c'est donc devant le juge, par une action en remboursement des pertes ou par une demande reconventionnelle, que la banque devra faire reconnaître sa créance.

Cette lecture permet enfin de situer l'arrêt par rapport à l'arrêt Veracash. Rendu le 1er août 2025 sur renvoi de la Cour de cassation, au titre de la directive 2007/64, celui-ci avait jugé que le payeur qui a signalé l'opération dans les treize mois n'est, en principe et sauf agissement frauduleux, privé du droit d'obtenir sa correction effective que s'il a tardé à la signaler de manière intentionnelle ou à la suite d'une négligence grave « consistant en une violation caractérisée d'une obligation de diligence » ; la chambre commerciale en a tiré les conséquences le 14 janvier 2026. L'avocat général ne dissimulait pas que cet arrêt, en soumettant le remboursement immédiat de l'ancien texte aux exceptions tenant à la responsabilité du payeur, pouvait accréditer la thèse des banques. Il l'écartait pour deux raisons : Veracash portait sur l'obligation de signaler sans tarder l'opération, que nul ne contestait dans l'affaire polonaise, et les articles 73 et 74 de la directive de 2015, qui ont remplacé les dispositions interprétées en 2025, limitent désormais l'exception à la fraude et organisent deux étapes distinctes. La Cour ne s'arrête pas à l'objection : elle ne cite l'arrêt Veracash que pour rappeler sa méthode d'interprétation, tout en relevant que le régime de l'article 73 « diffère substantiellement » de celui de la directive 2007/64 quant aux exceptions au remboursement immédiat.

Pour les opérations soumises à la directive de 2015, les deux arrêts se complètent plus qu'ils ne se contredisent. La négligence dans le signalement prive le payeur de son droit, parce qu'elle en affecte la condition même, du moins si l'on transpose à l'article 71 la solution retenue sous l'empire de l'ancien texte ; la négligence dans la garde des identifiants ne joue qu'au stade de la répartition définitive des pertes. La définition donnée par l'arrêt Veracash pourrait d'ailleurs guider les juges appelés à apprécier, dans ce second temps, la gravité de la négligence alléguée.

II. Un contentieux de la fraude rééquilibré

En déplaçant la négligence grave, la Cour déplace la charge du procès. Les effets de l'arrêt en droit français sont immédiats (A), mais sa portée reste bornée par la qualification de l'opération et par l'horizon du futur règlement européen (B).

A. Des effets immédiats en droit français

L'article L. 133‑18 transpose l'article 73 et doit être interprété à sa lumière, comme la Cour de cassation l'a rappelé à propos de la directive précédente. L'interprétation retenue par la Cour de justice s'impose de la même manière aux juridictions nationales saisies d'un problème similaire. Selon une jurisprudence constante, elle éclaire la règle « telle qu'elle doit ou aurait dû être comprise et appliquée depuis le moment de sa mise en vigueur », de sorte qu'elle s'applique aux litiges en cours, sauf limitation de ses effets dans le temps, que l'arrêt ne prévoit pas, et pourvu que les conditions permettant de porter le litige devant le juge soient réunies. Le délai de treize mois de l'article L. 133‑24 continue ainsi de borner le droit à la correction : l'arrêt ne ranime pas les droits que ce délai a éteints. L'interprétation vaut pour les opérations soumises au droit issu de la directive de 2015, c'est-à-dire, en France, pour celles exécutées depuis le 13 janvier 2018 ; les opérations antérieures demeurent régies par l'ancien texte, tel que l'a interprété l'arrêt Veracash.

Le refus lui-même change de nature. Une banque qui oppose la négligence grave de son client à la demande de remboursement d'une opération non autorisée, régulièrement signalée, méconnaît l'article L. 133‑18, quelle que soit l'issue du débat ultérieur sur la charge de la perte. Ce manquement est sanctionné, en droit français, par des pénalités chiffrées que la directive ne prévoit pas. Depuis la loi n° 2022‑1158 du 16 août 2022 portant mesures d'urgence pour la protection du pouvoir d'achat, dont la rédaction est en vigueur depuis le 18 août 2022, les sommes dues produisent intérêt au taux légal majoré de cinq points, de dix points au-delà de sept jours de retard et de quinze points au-delà de trente jours. Pour les manquements postérieurs à cette date, ces majorations courent, selon nous, dès l'expiration du délai de remboursement contre la banque qui refuse en invoquant la négligence. Une question restera discutée : la banque qui établit finalement la négligence grave de son client doit-elle les pénalités échues entre ce terme et le remboursement qu'elle n'a pas fait ? Elle invoquera l'article 1348‑1 du code civil, selon lequel la compensation de dettes connexes est réputée s'être produite au jour de l'exigibilité de la première d'entre elles, pour soutenir que la créance de son client s'est éteinte avant que les pénalités ne courent. La logique de l'arrêt invite pourtant à répondre par l'affirmative, puisque le remboursement était dû indépendamment de la répartition finale de la perte et qu'une compensation rétroactive priverait de tout effet la sanction du refus ; la question n'est pas tranchée.

La voie procédurale s'en trouve simplifiée. Puisque la négligence grave n'affecte plus l'obligation de rembourser, et que l'appréciation qu'en fait la banque est sans effet à ce stade, elle ne paraît plus pouvoir constituer, à elle seule, une contestation sérieuse de cette obligation. Le référé-provision, ouvert « dans les cas où l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable » par l'article 835, alinéa 2, du code de procédure civile et, devant le tribunal de commerce, par son article 873, alinéa 2, devrait ainsi devenir la voie à privilégier pour la victime d'une opération non autorisée. Le juge des référés restera toutefois juge du sérieux des contestations : l'arrêt ne tranche ni le caractère non autorisé de l'opération ni la régularité du signalement, que la banque demeure libre de discuter, et il laisse intacte l'exception de fraude lorsque ses conditions sont réunies. La banque tentera sans doute d'opposer sa propre créance ; mais une créance qui suppose encore la preuve d'une négligence grave ne paraît pas certaine, et y voir une contestation sérieuse de l'obligation de rembourser reviendrait à rétablir le refus que la Cour condamne. La banque conserve la faculté de soutenir au fond que son client a été gravement négligent. Elle le fera en demanderesse, à ses frais et à ses risques, ce qui, pour des sommes de quelques centaines ou de quelques milliers d'euros, décidera souvent de l'issue du litige.

La banque ne pourra pas davantage renvoyer d'abord son client vers le médiateur. Les gouvernements tchèque et italien soutenaient que cette lecture contournerait le règlement extrajudiciaire des litiges prévu par la directive ; la Cour l'écarte : ce mécanisme couvre tous les litiges relevant des titres III et IV de la directive, de sorte qu'il ne saurait équivaloir à « un mécanisme de vérification obligatoire du respect des obligations prévues à l'article 69 ». La médiation de l'article L. 316‑1 du code monétaire et financier demeure un droit du consommateur, non un préalable au remboursement.

Les conventions de compte doivent être relues dans la même perspective. Une stipulation qui subordonne le remboursement à l'absence de faute du client, comme celle que rapportaient les juges du fond dans l'affaire jugée en 2018, selon laquelle la banque rembourserait immédiatement les opérations non autorisées « sauf faute imputable au client », était déjà discutable, puisque seule la négligence grave, et non la simple faute, met la perte à la charge du payeur. Elle l'est bien davantage depuis l'arrêt : même limitée à la négligence grave, une telle condition ne peut plus différer le remboursement immédiat des opérations soumises à la directive de 2015. Il en va de même, selon nous, d'une clause autorisant la banque à contre-passer d'office le montant remboursé dès qu'elle s'estime en mesure de prouver une négligence grave : ce serait réintroduire par le contrat le refus que la directive interdit et se dispenser des voies de droit par lesquelles la réclamation doit passer, alors que l'article 107, paragraphe 3, de la directive prohibe les dérogations conventionnelles au détriment de l'utilisateur hors des cas qu'elle prévoit expressément. La liberté contractuelle ne reprend ses droits qu'avec les utilisateurs autres que les consommateurs, et dans les seules limites des articles L. 133‑2 et L. 133‑24 : répartition des pertes, preuve et délai de signalement.

La jurisprudence française sur la négligence grave ne perd rien de son intérêt ; elle change de moment. Les critères dégagés par la chambre commerciale continueront de gouverner l'action de la banque contre son client. Manque ainsi par négligence grave à son obligation de préserver ses données de sécurité personnalisées l'utilisateur qui les communique « en réponse à un courriel qui contient des indices permettant à un utilisateur normalement attentif de douter de sa provenance », qu'il soit ou non avisé des risques d'hameçonnage. À l'inverse, des motifs « insuffisants à caractériser la négligence grave », qui ne précisent pas dans quelles conditions le tiers a eu accès aux identifiants du payeur, encourent la censure, comme l'a jugé un arrêt publié du 14 janvier 2026. Dans le même souci d'appréciation concrète, un arrêt non publié du 9 septembre 2026 a jugé que la négligence ne peut être exclue par principe au motif que le fraudeur, se présentant comme un préposé de la banque, appelait depuis un numéro correspondant à celui de cette dernière : le juge doit rechercher concrètement si la divulgation des identifiants et la validation des opérations la caractérisent. Ces débats, souvent incertains, seront conduits à l'initiative et aux risques de celui qui doit en supporter la preuve.

B. Une portée bornée, sous l'horizon du futur règlement

La solution ne vaut que pour les opérations non autorisées. Or la part de la fraude par manipulation dans l'ensemble de la fraude a doublé en quatre ans, et ces schémas conduisent souvent la victime, trompée, à donner elle-même l'ordre ou à valider l'opération préparée par le fraudeur. Dans ces hypothèses, la banque ne plaidera plus la négligence grave pour refuser le remboursement ; elle soutiendra que l'opération a été autorisée. La bataille se déplace vers la qualification, et c'est là que se jouera l'essentiel du contentieux.

La Cour n'avait pas à en connaître, la question préjudicielle tenant pour acquis le caractère non autorisé de l'opération ; mais sa présentation des faits est éloquente. La même opération y est dite « autorisée par l'auteur de la fraude au moyen d'un code de confirmation transmis par SMS et obtenu de la requérante au principal sous l'effet de cette tromperie », et décrite comme une opération « non autorisée par N.O. », c'est-à-dire par la cliente. Ce qui compte est le consentement du payeur, non l'usage des moyens d'authentification. La chambre commerciale a posé le même jalon, à propos de données utilisées à l'insu du payeur : le consentement ne se déduit pas du seul recours à la forme convenue contractuellement, et la cour d'appel qui en tire la preuve d'une autorisation inverse la charge de la preuve. L'arrêt non publié du 9 septembre 2026 a par ailleurs raisonné sur le terrain de la négligence grave, et donc de la répartition des pertes nées d'opérations non autorisées, à propos d'opérations validées par un client trompé mais qu'il n'avait pas initiées. L'arrêt de la Cour accroît l'enjeu de cette frontière, puisque, de l'autre côté de la ligne, le remboursement est immédiat.

L'exception de fraude pourrait, de son côté, être sollicitée au-delà de son objet. Privés de l'argument de la négligence, certains prestataires seront tentés d'invoquer plus volontiers le soupçon de fraude. Les conditions du texte devraient les en dissuader : il faut de bonnes raisons de soupçonner une fraude du payeur lui-même, et non du tiers, une communication écrite de ces raisons à la Banque de France, et le considérant 71 ne justifie qu'un délai d'enquête raisonnable avant le remboursement. Un soupçon de pure forme, adressé à l'autorité à seule fin de différer le remboursement d'une victime d'hameçonnage, exposerait la banque aux pénalités de l'article L. 133‑18.

Reste l'horizon législatif. Le règlement sur les services de paiement, appelé à reprendre ces règles, n'est pas encore adopté à la date de cette note. Le texte de compromis issu de l'accord provisoire du 27 novembre 2025 a été transmis au Comité des représentants permanents le 17 avril 2026 et approuvé par la commission compétente du Parlement européen le 5 mai 2026 ; la procédure attend la position du Conseil en première lecture, et une date indicative de séance plénière est fixée au 14 décembre 2026.

Or ce compromis paraît rouvrir, sous une forme encadrée, la porte que la Cour vient de fermer. Son considérant 77 permet au prestataire qui dispose de raisons objectivement justifiées de soupçonner un manquement intentionnel ou gravement négligent, ou un comportement frauduleux du payeur, d'enquêter avant de rembourser, à charge de rembourser ou de motiver son refus dans un délai de quinze jours ouvrables, en indiquant les organismes que le payeur peut saisir. R. Kelemen, V. Herold et D. Bosits, qui rattachent ce mécanisme à l'article 56 du compromis, y voient une réadmission partielle de la négligence grave au stade du remboursement. Le texte prévoit également le remboursement intégral du consommateur victime d'une usurpation de l'identité de son prestataire, sauf fraude ou négligence grave de sa part et à condition qu'il ait signalé la fraude à la police et à son prestataire, ce qui atteindra une partie des fraudes par manipulation que l'arrêt laisse hors de son champ. Le législateur de l'Union s'apprête ainsi à admettre, pour l'avenir et sous conditions, ce que la Cour refuse de lire dans le texte actuel.

L'arrêt n'en perd pas son intérêt, bien au contraire. Il gouvernera l'ensemble des opérations soumises à la directive de 2015, ce qui comprend tous les litiges en cours portant sur des opérations exécutées depuis le 13 janvier 2018, jusqu'à ce que le règlement, une fois adopté et publié, soit devenu applicable. Sa motivation pèsera en outre sur la lecture du texte futur. Le soupçon objectivement justifié d'une négligence grave y constituera une exception au remboursement, d'interprétation stricte, que ne saurait satisfaire la seule circonstance que la victime a saisi ses identifiants sur une page contrefaite, sauf à laisser l'exception redevenir la règle, ce que dénonçait le juge polonais, et à priver de nouveau l'obligation de remboursement de son effet utile.

Pour les opérations soumises à la directive de 2015, la règle est désormais fixée : la banque rembourse d'abord ; si elle tient la négligence de son client pour grave, c'est à elle de le prouver et d'en demander raison.

Le cabinet assiste les particuliers et les entreprises victimes de fraudes aux moyens de paiement, devant les juridictions du Val-de-Marne et la cour d'appel de Paris.

 

Yann Gré

Avocat au Barreau du Val-de-Marne · Chargé d'enseignement à l'UPEC

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